vendredi 25 septembre 2009

Discours de Paul Gérin-Lajoie 24 septembre 2009

DISCOURS
DE
PAUL GERIN‐LAJOIE
FONDATEUR ET PRESIDENT DU CONSEIL D’ADMINISTRATION
DE LA FONDATION PAUL GERIN‐LAJOIE
A L’OCCASION DE LA DESIGNATION
DU BATIMENT DES SCIENCES DE L’EDUCATION DE L’UQAM
COMME LE PAVILLON PAUL GERIN‐LAJOIE
MONTREAL
LE 24 SEPTEMBRE 2009


Je tiens d’abord a remercier la communaute universitaire de l’UQAM de cet honneur qu’on
me fait en nommant le batiment de la Faculte des sciences de l’education: le pavillon Paul
Gerin‐Lajoie.
Permettez‐moi, toutefois, d’y voir surtout un rappel, fortement inscrit dans le beton, des
orientations et valeurs qui ont porte la Revolution tranquille en education, a savoir :
* L’acces de tous les jeunes a une education qui ne peut s’arreter au secondaire ;
* Le developpement d’un systeme public d’education, universites incluses ;
* Le souci de la polyvalence et de la culture generale a tous les niveaux ;
* La reconnaissance de l’education tout au long de la vie.

Pour nous a l’epoque et, encore aujourd’hui, pour moi et bien d’autres, l’education et, en
particulier, l’education de base doit etre reconnue comme une priorite absolue.

1. L’education: la grande priorite de nos societes
Oui, l’education est une priorite absolue des societes d’aujourd’hui, et cela pour plusieurs
raisons. D’abord parce que l’education est ce droit fondamental qui fonde tous les autres
droits humains et qui en rend possible l’exercice. Certes, l’individu discrimine souffre de cet
injustice, ressent le traitement arbitraire dont il est l’objet, il n’est pas dupe. L’education
donne a l’individu brime dans ses droits le pouvoir de mieux saisir ce qui se passe,
d’apprendre les mots pour le dire et ainsi d’agir sur ses conditions de vie et de travail. Par
l’education, il se donne la capacite de voir plus loin, de voir ailleurs et de decrypter les
discours qui disculpent les injustices. Il devient ainsi plus conscient de ses droits.
Sans le droit universel a l’education, l’exercice des autres droits fondamentaux demeurera
toujours fragile. Le droit d’apprendre est la meilleure defense contre la violation des autres
droits; il donne a l’individu la competence pour en discuter systematiquement et construire
les solidarites durables qui font la difference.
Le droit a l’education est aussi le fondement de tous les autres droits parce que les bases de
l’Etat de droit ne sont pas que juridiques et legislatives, cet Etat, dans lequel chacun, du
simple individu jusqu'au pouvoir public et aux puissances privees, est soumis au respect du
droit. Or, cet etat de droit ne peut devenir realite que lorsqu’il repose sur un consensus
social et sur une vigilance collective continue. Une societe qui connait une scolarite
universelle prolongee n’est pas necessairement democratique. Sans une egalite des chances
d’apprendre, sans une scolarite universelle prolongee, ni la democratie ni l’Etat de droit qui
la sous‐tendent ne sont possibles. Et cela est aussi vrai au Nord qu’au Sud, a l’Est comme a
l’Ouest.
Le pre‐requis culturel ou sociologique d’un veritable Etat de droit n’est possible qu’au sein
d’une societe qui fait de l’education sa premiere priorite. Nous le savons bien. La force de la
societe civile tient a la capacite generalisee de s’informer, de questionner et de s’exprimer.
Et cette vigilance, cette force de la societe civile, est impensable sans l’exercice generalise du
droit a l’education.

Il y a une deuxieme raison fondamentale qui nous conduit a faire de l’education LA priorite
de nos societes. L’education est non seulement un droit, mais elle aussi et, de plus en plus,
un levier economique incontournable. Le relevement du niveau general de qualification
d’une population est devenu un indicateur decisif du developpement economique des pays,
tout comme la poursuite de ce developpement tout au long de la vie des adultes. La
competence et la creativite de ses citoyens devient le capital le plus important d’un pays.
Comment l’economie quebecoise peut‐elle se repositionner sur l’echiquier mondial ou la
competition est de plus en plus vive sans l’apport decisif d’une population active, de plus en
plus competente. Comment l’economie nationale pourra‐t‐elle se developper, sinon
simplement survivre a son niveau actuel, sans transiter vers des niches specialisees, sans
passer a des modes plus avances de production, a une deuxieme et troisieme transformation
de ses produits de base, sans passer a une economie a haute intensite de savoir et aussi plus
ecologique? Or, ce defi economique ne peut etre releve sans un developpement continu des
competences et des savoirs, cela a tous les niveaux de la pyramide d’emploi.
Cette exigence se manifeste tout autant dans la vie professionnelle de chaque individu.
Comment les femmes et les hommes pourront‐ils proteger leur droit au travail dans des
parcours professionnels discontinus et dans un marche du travail aleatoire, sans avoir la
possibilite, au depart de leur vie active, de bien se qualifier et, par la suite, de continuer a
developper leur autonomie d’action? Comment pourront‐ils securiser leur avenir, dans une
economie flexible en crise discontinue, sans se donner au depart une base educative solide
et polyvalente ?

Comme le proclamait si bien l’UNESCO en 1984, sans le droit d’apprendre, il ne peut y avoir
de developpement. L’education universelle –l’Education Pour Tous – est une priorite
absolue, non seulement parce qu’elle est une condition economique obligee, mais aussi et
surtout parce qu’il en va de la dignite de l’etre humain, de tous les etres humains. L’acte
d’apprendre, affirmait encore l’UNESCO, est ce qui fait passer l’etre humain d’etat d’objet a
la merci de l’evenement au statut de sujet createur de l’histoire.

2. Comment replacer l’education en haut de liste des choix politiques?
Mais comment concretement faire de l’education notre priorite nationale? Que faire pour
replacer l’education en haut de liste dans les choix politiques et budgetaires, dans les
objectifs prioritaires de nos societes, et cela sur tous les continents?
Evidemment, la premiere voie d’y arriver, c’est dans l’allocation des ressources. Cela va de
soi. Mais la situation est complexe. Les choix budgetaires sont difficiles dans le contexte
canadien et quebecois en raison de la part de plus en plus grande des fonds publics que
requierent les services de sante. Lors de la Revolution tranquille, nous avions reussi a faire de
l’education la priorite de notre societe, une priorite qui s’exercait en synergie avec le
developpement economique, le reveil culturel et l’emancipation sociale.
Mais depuis lors, les couts des soins de sante ne cessant de s’accroitre ont deplace les choix
budgetaires. La part des depenses de sante dans les depenses de programmes du
gouvernement (Voir le rapport Castonguay : Rapport du groupe de travail sur le financement du systeme de sante, fevrier
2008, p. 34ss.)
, en 2007‐2008, s’etablit a 44 %, comparativement a 25 % pour l’education et 31 % pour l’ensemble des autres portefeuilles. De 2003 a 2007, en quatre ans, les depenses
publiques en sante ont augmente trois fois plus rapidement que celles en education.
Toutefois, a moyen et a long termes, les choix sont clairs: la hausse du niveau general de
qualification de la population est la cle de l’avenir. Encore faut‐il que les preneurs de
decision voient au‐dela de l’immediat. Ainsi, il est possible a moyen terme de diminuer les
couts en sante ; on peut reduire la demande de soins par la prevention et diminuer le cout
des services curatifs en misant sur une plus grande competence et capacite d’information
des patients. Dans les deux cas, la solution est un relevement general de la competence du
public. Bien sur, on ne peut y arriver demain matin, mais faute, de faire maintenant les
virages necessaires, la situation ne cessera d’empirer.

En fait, un renversement de tendance est possible, en raison precisement de la participation
grandissante des autres acteurs gouvernementaux au travail educatif. Je m’explique.
Le ministere de la Sante n’est pas le seul a avoir un interet premier au relevement des
competences de base au sein de la population. De plus en plus de ministeres prennent
conscience que leurs politiques sectorielles requierent, pour atteindre leur pleine efficacite,
un public informe et capable d’initiatives. Le ministere de l’Immigration, par exemple, a
besoin qu’on investisse dans une formation continue qui reconnait au depart les acquis des
immigrants.

On a vu, tout recemment, le ministere responsable de l’emploi etablir un Pacte dont
l’element essentiel est l’intensification de la formation de la main‐d’oeuvre. Les ministeres
de la Justice misent aussi sur la formation des detenus pour rendre leur rehabilitation plus
durable. Au ministere de l’Agriculture, une education initiale plus intensive des jeunes
agriculteurs et une continuite de leur formation durant leur vie adulte deviennent une
condition indispensable d’une survie et d’un redeploiement d’une agriculture rentable et
ecologique. Il me faudrait parler aussi des ministeres de l’Environnement, de l’Industrie et du
Commerce, de la Culture, des Affaires sociales, bref de tous les ministeres.
On le voit, partout, une hausse generalisee de l’education est requise, surtout dans un Etat
providence qui ne pourra survivre que dans la mesure ou il s’appuiera sur une citoyennete
en mesure d’y participer activement.

Qu’est‐ce que cela signifie pour le budget de l’education? Il importe d’abord que tous les
ministeres saisissent que la formation initiale des jeunes, mission premiere du ministere de
l’Education, constitue une condition majeure du succes futur de leurs propres politiques. Le
fait de laisser le tiers de la nouvelle generation sans formation de base creera tot ou tard
pour chacun de ces ministeres des charges additionnelles substantielles. Il en est de meme
du developpement continu des savoirs et competences au sein de la population adulte.
Toutefois, pour repondre a ces demandes un mecanisme de cooperation interministerielle
s’impose ou, d’un cote, les autres ministeres s’assurent que leurs preoccupations sont
entendues et ou, de l’autre, les institutions d’enseignement saisies de leur mandat
d’education tout au long de la vie peuvent jouer un role complementaire decisif.

Une telle vision multi‐ministerielle de la demande educative permet de repositionner
l’action du ministere de l’Education la ou elle doit etre, au centre de l’action publique, a la
condition, bien sur, que le ministere de l’Education saisisse bien la dimension horizontale de
son mandat et de son action et y promeut une veritable cooperation.

Mais donner la priorite a l’education n’est pas qu’affaire budgetaire et de cooperation
interministerielle. On ne peut developper une region ou une ville sans miser sur ses
principales ressources que sont la competence et la creativite de sa population. On ne peut
pas developper un pays si 30% des jeunes ne peuvent obtenir un diplome secondaire –general ou professionnel –si l’acces a l’enseignement superieur est d’abord dicte par le
niveau de revenu des parents, si l’education et la formation des adultes demeurent aussi
inegalement accessibles. Ce travail educatif generalise necessite des investissements
materiels, mais il exige surtout pour atteindre son but une mobilisation de tous les acteurs
autour d’une vision partagee de l’avenir. Tous les acteurs, c'est‐a‐dire l’Etat, les
municipalites, la societe civile, les entreprises, les syndicats, les medias et le grand public,
sans oublier les parents, leurs regroupements et leurs comites d’etablissement, doivent
former une veritable alliance a cette fin.

La cle du succes reside dans le declenchement d’une reaction en chaine dans les champs
complementaires de la culture, de l’education, de l’economie et du social, tout comme le
Quebec l’a vecu lors de la Revolution tranquille. Oui, il faut reconstruire un projet solidaire
autour d’une education reconnue comme bien commun. Il faut susciter une adhesion
collective, autour de la necessite economique et democratique d’assurer a TOUS une egalite
des chances d’apprendre tant au depart de leur vie, en formation initiale, que tout au long
de leur parcours ulterieur.

La societe quebecoise n’a pas le choix. Elle doit, pour son avenir, devenir une societe
apprenante. La creation d’un consensus sur cette necessite est tout aussi determinante que
la revision budgetaire. D’ailleurs, croyez‐en ma propre experience, une telle mobilisation
prepare les consensus necessaires et assure la rentabilite des nouveaux investissements
ainsi obtenus. Je vois, depuis quelques mois, des signes d’une telle remobilisation. Le debat
sur le decrochage scolaire en est l’exemple recent peut‐etre le plus frappant.

3. Le role des universites
Enfin je ne peux parler d’une reprise de conscience de la place centrale de l’education dans
nos societes, sans referer au role des universites. On se rappellera que c’est dans le cadre de
la Revolution tranquille en education que le ministre, qui l’a animee, a donne aux universites
la responsabilite exclusive de la formation initiale des enseignants. Pour relever la qualite, il
fallait professionnaliser davantage la fonction d’enseignement, revaloriser cette profession
et la hausser au meme niveau que les autres professions a fondement universitaire. Il fallait
developper la recherche et nourrir l’enseignement par cette recherche. Il fallait creer des
ponts entre la formation des enseignants et les facultes de sciences naturelles, de sciences
humaines et de lettres; cela etait imperatif pour ameliorer les contenus et en assurer un
traitement pedagogique qui suscite la curiosite. Il fallait ouvrir nos fenetres sur l’exterieur et
inscrire nos nouvelles facultes d’education dans la mouvance, alors en pleine effervescence,
des sciences de l’education dans plusieurs autres pays.

Or, l’ideal de depassement que j’exprimais alors doit se poursuivre. Si les objectifs de depart
ont ete atteints, beaucoup reste a faire. Les diagnostics inquietants sur la reussite scolaire et
les decrochages m’inquietent, tout comme les enquetes sur les inegalites scolaires, sans
oublier la montee de la competition a l’entree des ecoles secondaires, une competition
effrenee qui, sous l’apparence d’une selection sur la base des talents, opere surtout selon la
dure realite des inegalites socioculturelles.

La mission des universites et, en particulier, des facultes des sciences de l’education, est
cruciale pour nourrir le debat actuel et l’appuyer sur des analyses critiques et rigoureuses. Il
nous faut former de futurs enseignants competents et curieux, mais aussi des enseignants
ouverts sur le travail que leurs collegues effectuent dans l’hemisphere Sud, et cela, dans des
conditions bien differentes, tel que le constatent les Educateurs sans frontieres que ma
Fondation envoie chaque annee en Afrique et en Haiti. On ne peut etre une universite sans
etre universel. On ne peut plus reflechir sur l’education, sans voir certes les progres, mais
aussi les lenteurs dans la realisation du programme mondial de l’Education Pour Tous.

Conclusion :

Nous faut‐il, au Quebec, une nouvelle Revolution tranquille? Dans les annees 60, cela nous a
permis de renouveler des structures alors elitistes et de creer des reseaux publics solides.
Aujourd’hui, nous faut‐il donc une deuxieme Revolution tranquille en education? Je le crois,
mais en faisant les choses autrement. Aujourd’hui, il nous faut surtout dynamiser les
approches, renouveler les contenus, mobiliser la communaute autour des injustices ou
iniquites scolaires qui persistent. Il nous faut mettre au coeur du debat le mandat de
formation d’une citoyennete creatrice et solidaire ouverte sur le monde.
Tranquille, personnellement je ne peux pas le demeurer, meme a mon age de pres de 90
ans, et cela tant et aussi longtemps qu’un jeune sur trois au Quebec n’aura pas les memes
chances de se construire, tant et aussi longtemps que, dans le monde, plus 700 millions
d’enfants n’auront pas acces a l’ecole, tant et aussi longtemps que les agences
internationales refuseront d’appuyer, au niveau requis, la formation des jeunes et
l’alphabetisation des adultes.

La paix dans le monde est un de mes grands soucis. La paix n’est pas l’absence de guerre.
Une paix durable repose sur une societe equitable, capable de resoudre ses problemes par
la mediation, le dialogue et la negociation. Les societes nationales tout comme la
communaute mondiale ne pourront tolerer la diversite, et encore moins la celebrer et en
faire une richesse pour l’humanite, sans cette ouverture sur le monde que donne
l’education.

Parfois, je reve de redevenir un ministre de l’education, un president de l’ACDI, un doyen de
faculte d’education pour mettre plus directement la main a la pate, et pour contribuer a
redonner au mot education toute sa profondeur; oui, pour redonner au mot education toute
son influence sur les voies que doivent emprunter les societes nouvelles; pour redonner a
l’education toute sa signification dans la vie des individus. Je voudrais qu’on extirpe de nos
discours et pratiques l’obsession de la competition, qu’on la remplace par une passion pour
la reussite educative de chacun, ou les termes apparemment opposes d’egalite et de
difference deviendraient les deux composantes inseparables de nos projets.

Mon souhait est que la Faculte des sciences de l’education de l’UQAM puisse exercer ce role,
avec un souffle nouveau, et avec le rayonnement que cela suppose, au Quebec comme a
l’international.

Il vous appartient, chers collegues universitaires et chers futurs enseignants, de faire ce
choix et de prendre un tel engagement personnel et collectif.

Source : http://www.uqam.ca/nouvelles/2009/09-237-Discours.pdf


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